Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog


 

LE GRAND HOMME

 

Dans un amphithéâtre du Collège de France, Gaston, sur son fauteuil au fond de la salle, se faisait tout petit.

Il était venu ici presque par hasard.

Alors qu’il déambulait dans les rues de Paris, ne sachant que faire finalement de son état de super héros, il fut accosté par des jeunes chevelus, qui lui donnèrent un flyer.

C’était une invitation à la conférence qu’allait donner le soir même, un penseur très médiatique au Grand Amphi du Collège de France.

Le thème de la conférence était : « communiquer pour mieux niquer »

Il n’en connaissait pas l’orateur, un certain Bernard Henry Aisselles, mais ce nom lui disait vaguement quelque chose.

Il s’assit au fond du fauteuil et attendit le début de la conférence.

Le vieil érudit entra sur la scène sous la standing ovation d’un public dont tous les membres avaient l’age d’être les arrières petits enfants du grand homme.

Celui-ci but un verre d’eau, se racla la gorge et entama son discours :

 

« Les hommes et les femmes de ce début de 21ème siècle sont les héritiers d’un processus lent et irréversible de formatage des cerveaux à un système de communication qui en a fait des victimes consentantes. Nous sommes prisonniers du syndrome de Stockholm de la communication.

Nous allons revisiter les cinquante dernières années et essayer de comprendre, pourquoi et surtout comment l’humanité toute entière a succomber au vertige de la communication.

Il y a cinquante déjà Marshall Mc Luhan nous faisait découvrir la prédominance de la forme sur le fond. « Médium is message ».

Le médium est le message.

Le diktat de la communication venait de poindre, et nous n’en percevions pas encore les conséquences inéluctables.

 

L’avènement des mass médias, de la télévision, l’image, par-dessous tout, a fait de spectacles monolithiques et compassés, des fenetres ouvertes sur le monde.

Des événements majeurs du 2Oème siècle sont passés inaperçus pour l’immense majorité de la population, au seul bénéfice de quelques happy few.

Puis vint la télévision.

Le couronnement de la reine d’Angleterre, les JO, l’assassinat de Kennedy, la guerre du Vietnam, la famine au Biafra, la mission Apollo 11 restent pour les années 6O les clés de la mémoire collective.

"Vu à la télé". C’est le sauf conduit de la vérité. Rien n’existe en dehors de "vu à la télé".

Nul autre transmetteur que la télévision n’apporte de par le monde le même message avec la même force, la même puissance. Grâce, à la fois, à l’évolution technologique, mais surtout par la mise en images, certes balbutiante, et par son coté lucarne magique insidieuse 

Les révolutionnaires du 20ème siècle, de la Russie a mai 68 l’avaient bien compris qui faisaient de l’image, des formes, de l’écriture, des symboles, l’essence même de leur message. Quoi de plus brutale que la photo de Che Guevara sur son lit de mort en Bolivie pour démontrer au monde entier la fin des illusions. Bien mieux qu’un long discours. C’est la preuve par l’image.

 

En 1967, peu avant mai 68, Guy Debord écrira son ouvrage le plus connu : « La société du spectacle » .

Les médias d’informatifs deviennent un lien de distraction collective. Il rejoint en cela les propos cyniques et prémonitoires de l’empereur romain César : « panem et circenses : du pain et des jeux ».

Le tournant des années 80, l’argent roi, le sport roi, les jeux envahissent nos écrans, nos revues.

Il faut que le message soit facile à comprendre, ludique, simplissime.

Plus le média s’adresse au plus grand nombre, plus le message se normalise. La subversion elle-même devient conformiste.

La mise en scène des campagnes politiques, les éléments de langage, la publicité, et surtout la publicité politique, envahissent notre quotidien. Un tourbillon d’images, de paillettes, de musiques, de mots répétés et usés jusqu'à la corde, mais sans cesse renouvelée.

La publicité devient un art majeur. Le spectacle est partout.

Le show est permanent, et sans cesse « the show must go on ».

Chaque générique, chaque jingle, agit comme autrefois la cloche des églises, appelant les fidèles à la messe cathodique.

Le cycle infernal étant lancé, nul ne s’est étonné, de voir surgir dans nos vies d’autres phénomènes.

La télé réalité, les réseaux sociaux ont concrétisé la pensée de Andy Warhol

« Tout le monde aura droit a son quart d’heure de célébrité »

Ce furent les participants aux jeux télévisés d’antan, mais pas encore assez glamour, pas bling bling.

Ce furent les micro trottoirs de nos journaux télévisés, pour enfin donner naissance à Loana, à la télé réalité, comme si celle d’avant nous donner a voir du virtuel. Quel rapport à la réalité que ces castings ou pas un heureux élu ne ressemble au téléspectateur. Ces émissions scénarisées nous montre en fait un spectacle on ne peut plus virtuel.

 

Dans une société ou le message est identique sous des formes plus ou moins attrayantes, chacun veut sa part de rêve, de célébrité, de gloire et pourquoi pas de fortune. Nul besoin d’effort puisque la route de la fortune  tourne sans cesse devant nos yeux et qu’il suffit de prendre le bon wagon. Sports médiatiques (merci 98), talk show ou l’on dévoile dans la plus grande impudeur toute son intimité, galipettes dans la piscine d’un hangar de Seine Saint Denis, plus la vulgarité emplit nos écrans, plus l’homo communicatus est aspiré.

L’avènement d’internet 2.0 permit a des millions de bloggers lambda, de faire connaître leurs recettes de cuisine, leurs atermoiements amoureux, leurs ébats intimes, leurs vacances. La soirée diapo ou on invite le village mondial.

 

Et vint Mark Zuckerberg. Le génie absolu. Avec les réseaux sociaux et particulièrement Facebook, vint l’essor d’une communauté, de tribus, ou chacun a son tour et selon ses envies peut se mettre en scène pour un public choisi ou non.

Pensées, photos, musiques, vie intime, site de rencontres, chacun devient tour à tour acteur ou voyeur. Chacun raconte une histoire, sans se rendre compte qu’il ne fait que partager celle du plus grand nombre. Le mimétisme finalement n’est que la transposition d’un individualisme vain.

Les jeux vidéo où l’on se met en scène, dans un scénario uniforme, toujours répété, seul change le décor. Il exacerbe l’individualisme, le sentiment d’impunité et d’immortalité.

Nous y sommes. Le village mondial est peuplé d’individus identiques.

Formatés, décervelés.

Chacun croyant se fabriquer sa petite identité personnelle, vainement.

 

Notre dernier penseur, maître es médias, en asséna le coup de grâce en 2004 : « je vends du temps de cerveau humain disponible pour Coca cola ».

C’était Patrick Le lay, PDG de TF1.

 

Nul ne connaît la prochaine étape du contrôle des cerveaux humains. Elle sera terrible et indolore.

Nous en redemandons.

Le monde est prêt, messieurs à vous servir. »

 

Une salve d’applaudissements vint saluer l’éloquente prestation du vieil homme

Gaston attendit un moment que les autres auditeurs fussent sortis de l’amphi, se leva de son siège et se dirigea vers l’orateur.

« Bonsoir, je vous remercie pour votre conférence.

Malgré, ou grâce à mon apparence physique déroutante, je suis muni de moyens physiques hors du commun. J’ai besoin d’un guide, d’un mentor pour m’aider à combattre ces fléaux que vous dénoncer si bien. »

 

Le penseur vénérable redressa son visage en direction de Gaston.

« Retirez d’abord ce couvre chef ridicule avant de vous adresser à moi, Monsieur ! »

Tag(s) : #LES AVENTURES EPATANTES DE GASTON MARRONNIER

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :